In Situ / mémoire historique

   Bien que fugace dans le temps, l’installation In Situ est désormais oeuvre pérenne et présente, non seulement grâce au registre et à la publication du processus de réalisation et des motivations qui l’ont engendrée, mais également par le sens qu’elle a pris, plus ample et universel, face aux déchirants conflits actuels et aux défis socio-culturels de notre époque. 

   In Situ est devenue une installation chargée de sens. Fidèle aux prémisses qui affirment qu’une oeuvre d’art doit en premier lieu surprendre et ne pas laisser indifférent, que l’art doit révéler et faire possible de nouvelles lectures de la réalité, la force plastique et l’impact visuel de l’installation ont fait de la chapelle Santa Maria de la Serra un point de mire innatendu. Elle a modifié pour quelques jours son aspect habituel pour dévoiler l’édifice et son environnement sous un autre angle.

   L’intervention s’inscrit dans le champ du land art en s’exposant aux conditions métérologiques. Mais l’oeuvre va au-delà d’une stricte utilisation d’éléments naturels en intégrant le papier comme matière première. La fragilité du matériau s’ajuste et dialogue avec la solidité des murs abimés de la chapelle et nous offre un contraste évocateur, une symbiose poétique.

   L’oeuvre excelle par la cohérence entre une approche conceptuelle et un savoir-faire artisanal maitrisé. Les différents éléments qui la constituent génèrent un dialogue puissant, expressif et dramatique: d’une part la structure délabrée de la chapelle avec sa terrifiante abside tranchée et l’effondrement imminent des pierres, d’autre part la ceinture blanche qui l’entoure tel un pansement sur une blessure ouverte.

   En choisissant un environnement naturel et un petit village de montagne comme support de leur démarche artistique, les auteurs s’inscrivent clairement dans une pratique écolo-gique de l’art, considérant celui-ci comme un outil de transformation sociale et de prise de conscience: penser global, agir local. C’est aussi l’affirmation du peintre Joan Miró qui se matérialise ici: “J’en suis persuadé, plus une chose est locale, plus celle-ci devient universelle.”

   Il s’agit d’un appel énergique à l’urgence de la nécessité de restaurer, conserver et préserver la mémoire historique, plus particulièrement d’un patrimoine spirituel en ruine dûe à l’impact de la guerre, du dépeuplement, de l’apathie et du processus de sécularisation. L’engagement artistique d’Hélène Genvrin et Darío Zeruto nous interpelle et nous livre le cri douloureux de l’art face aux tragédies et blessures individuelles, sociales et environnementales d’aujourd’hui.

   L’action In Situ nous invite à retrouver des espaces où restituer et célébrer la valeur transcendante et sacrée de la vie, de l’être humain et de la nature, loin de l’exclusion, de l’instrumentalisation, de l’exploitation, de l’intolérance et du fanatisme.

Josep Mañà

   Si on m’avait donné le temps, j’aurais demandé à chacun de mes cent soixante-dix-sept camarades mécènes la raison de leur collaboration au projet. Mais je ne l’ai pas eu, le temps. Alors je ne parlerai ici que de ma propre expérience: celle d’une modeste mécène-temps, sans importance.

   Si on m’avait demandé comment je les imaginais(1), j’aurais répondu qu’ils étaient au moins dix-sept. Qu’ils étaient petits, maigres et brunis par le soleil. Tous des hommes. Qu’ils avaient des mouvements rapides et coordonnés, des gestes précis, fruit d’une volonté inébranlable. Qu’ils se comprenaient en silence et que leurs noms étaient courts et concrets, mais qu’on oubliait, avec le temps. Ce sont leurs mains qui arrachèrent, ongles brisés et phalanges rapées, les pierres des parois de la chapelle. L’écho de leurs pas retentit encore aujourd’hui, dans la mémoire des passants qui chantent dans le vide de la lourdeur des murs de cette chapelle-mirador, vigile des marées de la montagne. Pour chaque pierre manquante, une feuille de papier façonnée à quatre mains, avec deux vasques d’eau et un peu de lumière, volontairement. Pour chaque mécène existant, un homme mort, le visage rongé par le vent.

   Si on me l’avait demandé, j’aurais pensé que dans ce texte devaient apparaître les mots: liberté, intelligence, honneur et loyauté. Mais je n’ai pas eu le temps de les mettre dans l’ordre. Alors je les ai écrits sur ce bout de papier avec l’unique intention qu’ils résonnent ici aujourd’hui et qu’ils restent gravés dans nos mémoires.

   Si enfin, quelqu’un me l’avait demandé, en écrivant ce texte, je n’aurais jamais parlé des mécènes mais plutôt des âmes d’antan dont le souffle demeure ici présent, de leur respiration qui résonne la nuit dans la vallée, de leurs empreintes encore visibles sur les pierres du sentier. Du papier qui enveloppe aujourd’hui la blessure ouverte. Du vent, indocile et lacérant, qui finira par le déchirer. D’un été, de la chaleur, de la lune azurée de ce 29 août 2015, d’un enfant qui passa par ici en comptant les étoiles, il s’appelait Pablo. De cinq toasts portés, de conversations à voix basse, de poutres aux couleurs vives, de toitures d’ardoises brûlantes et d’un homme et d’une femme qui, ensemble, rendent hommage au temps révolu. Qui ensemble regardent le passé, avec générosité, effort et talent.

Gabriela Oyarzabal

  •  (1) L’auteure fait ici référence aux résistants républicains réfugiés dans la chapelle pendant la guerre civile espagnole.

Un projet land art en collaboration avec Dario Zeruto.

Intervention sur la chapelle Santa Maria de la Serra de Farrera (Hautes Pyrénées catalanes). Près de mille feuilles de papier produites sur place et plaquées sur les murs extérieurs. L’ensemble forme une ceinture blanche qui parcourt le périmètre de l’édifice, prenant l’empreinte de chacune de ses pierres, de ses creux, de ses rugosités et de son histoire.

Deux axes de recherche. D’une part la mise en évidence de l’état d’abandon et de dégradation de l’édifice dont la valeur historique et architecturale est menacée. D’autre part, l’émergence d’un passé encore ancré dans la mémoire collective, celui d’un site qui fut pendant la guerre civile espagnole un refuge et un front de résistance face à la menace franquiste.

2015

  • Le projet a été possible grâce à un financement participatif et le soutien du CAN Centre d’Art et Nature de Farrera et du Musée Moulin papetier de Capellades.
  • Une édition spéciale de 50 feuille-empreintes a été réalisée pour l’occasion et visible ici.
  • Nous conservons la ceinture de papier, divisées en 28 panneaux de 100x150cm. Pour une demande d’exposition contactez helene.genvrin@hotmail.com

 

helenegenv